Article publié dans 24 HEURES du 9 janvier 2003

 

Happening au Tribunal fédéral après 11 ans

de pénitencier

 

 Figure emblématique de l’erreur judiciaire selon le don  Quichotte des tribunaux, Gerhard Ulrich, l’horloger de  Saint-Prex condamné pour tentative d’assassinat a achevé de purger sa peine.

 

 A la différence du Tribunal cantonal, on ne pénètre pas dans le bâtiment du Tribunal fédéral comme dans un moulin. Badge électronique,  gardien posté à l’extérieur, liaison téléphonique... Hier matin à l’aube, une   délégation de  l’association Appel au Peuple (lire encadré) s’est vainement gelé les   pieds sur le  parvis durant près d’une heure dans l’espoir d’une rencontre spontanée avec l’un  des juges fédéraux responsables selon elle d’une "des plus  importantes erreurs judiciaires de ces dernières années".

 

 Manif de routine pour ces don Quichotte des tribunaux. À deux détails près:

 D’abord parce que cette affaire de crime manqué d’assassinat à la grenade,  remontant au milieu des années huitante, avait fait grand bruit à l’époque. En l’absence de preuves irréfutables, le tribunal vaudois avait en effet condamné l’accusé en faisant valoir son intime conviction, notion subjective s’il en est.

 

 Ensuite, deuxième détail, le condamné lui-même s’est joint à la petite troupe hier matin. Surnommé à l’époque l’horloger de Saint-Prex, l’homme qui sort aujourd’hui officiellement de prison après 11 ans de réclusion a profité de sa dernière journée de semi-liberté pour revendiquer son innocence à visage découvert.

 

Ultime conviction

 

Bonnet enfoncé sur un regard sombre, col relevé, doigts tendus dans ses gants, transit de froid, goutte au nez, Daniel Bolle, aujourd’hui âgé de 46 ans, n’est  guère bavard. Il est vrai qu’il a eu largement le temps de dire et redire l’essentiel à ses yeux et ce que les magistrats n’ont jamais cru. A savoir qu’il n’était pas l’expéditeur du colis piégé reçu en décembre 1984 par son ancienne fiancée domiciliée en France.

 

Flash back.

 

 Par chance, la ficelle destinée à dégoupiller la grenade n’avait pas fonctionné. Ce qui a permis d’examiner l’arme sous toutes les coutures afin d’en déterminer la provenance. Il a ainsi pu être établi que tant l’Allemagne, la Hongrie ou la Suisse en équipaient leurs troupes. Arrêté en France, Daniel Bolle avait été relâché faute  de preuves. C’est lorsqu’elle fut reprise à zéro en Suisse, en 1990, que l’affaire a résolument mal tourné pour le Vaudois. Dans l’impossibilité de montrer formellement que la grenade utilisée a été subtilisée à l’armée par l’accusé, la  justice le condamne tout de même à 11 ans de réclusion sur la base de son intime conviction, ainsi qu’elle est en droit de le faire en Suisse. Aussi bien le tribunal de cassation que le Tribunal fédéral confirment cette décision. Et ni l'un ni l’autre n’acceptera une quelconque remise de peine par la suite.

 

 Aujourd’hui, Alain Bolle, qui s’est marié en prison, exerce à nouveau son métier d’horloger et à la ferme intention de s’établir à son compte. Pour Gerhard Ulrich  et ses compagnons, il est devenu le meilleur ambassadeur de leur croisade contre une justice et des magistrats qu’ils ne comprennent pas.

                                                                         GEORGES-MARIE BÉCHERRAZ